mardi 9 octobre 2012

LE CARRE DES FEUILLANTS

Commentaire éclairé de nos "envoyés spéciaux" ... Un chef atypique, des établissements singuliers, une expérience intéressante mais "pas à n'importe quel prix" ?...

Retour vers la rue de Castiglione. Nous avions découvert Alain Dutournier voici plus de 30 ans, prés de la place Daumesnil, à une époque où le Sud-Ouest était à la mode (restaurant du Marché). 

A l'enseigne du Trou Gascon, où il avait acquis sa première étoile,  il régalait les solides appétits d'une cuisine  roborative mais gourmande faite de garbure, de généreux cassoulets aux haricots Tarbais, de déclinaisons autour du saumon de l'Adour , de tourtières et de russes comme à Dax, arrosée de Jurançons, de Madirans et de superbes Armagnacs (qui n'avaient pas encore des arômes "d'église gothique en Mai"). 

Il a (via son épouse) conservé son restaurant de la rue Taine, qui est depuis la disparition du Pressoir, la seule table étoilée du Grand Est parisien. Nous l'avons suivi quand en 1986 il pris le chemin de la place Vendôme. Les débuts furent heureux, malgré un cadre peu convivial et une deuxième clochette vint rapidement et justement couronner l'entreprise. 


Vint alors le temps de l'infructueuse quête du Graal (la troisième étoile) qui vit le Chef entreprendre des bizarreries improbables et des mélanges peu gourmands, théoriquement destinées à séduire les inspecteurs du guide rouge. Après plusieurs dîners décevants, nous quittâmes le chemin de l'ancien couvent des Feuillants.

C'est donc avec une certaine émotion que nous avons fait cette nouvelle tentative. Le cadre reste toujours aussi peu chaleureux. Aprés l'entrée égaillée par les vitrines remplies de flacons anciens de Bas Armagnacs superbement rétroéclairés, on traverse un hall de gare central qui permet de pénétrer dans des petites salles à manger mal éclairées par des spots plafonniers avec sur les murs une impressionnante collection de croûtes bigarrées (une thèse universitaire mériterait d'être consacrée au goût des cuisiniers de talents pour les Michel Ange de vespasiennes). 


Le service était  ce samedi  soir, jeune et attentif mais il manquait clairement un maître de salle, remplacé pour le dîner par un sommelier déficient. La carte des vins (une des plus belles de Paris) est un monument de plus de 150 pages et 2000 entrées, d'un oecuménisme remarquable (y compris pour des vins étrangers) dont la lecture exhaustive prendrait la soirée d'autant que les coefficients appliqués restent raisonnables. J'ai demandé un conseil pour le rouge, hésitant entre un Rhône septentrional ou un pinot de la côte de nuits pour accompagner le premier lièvre de la saison; la réponse fût " ça dépend de votre goût". Ayant opté pour une petite Chapelle de Trapet 2002, le" bon choix monsieur" s'est enrichi d'un  "très bon producteur, grande année".


Heureusement la table fut à la hauteur. La carte est très courte et se retrouve en intégralité dans les deux menus qui changent chaque saison, mais qui ne permettent pas d'envisager  des visites régulières. Le choix fut facilité pour les addictifs que nous sommes, par la présence d'un lièvre servi en deux présentations dont une royale.


Après quelques bouchées dont une pointue à la mousse d'anguille subtilement fumée et une fine tranche de volaille sur une goûteuse gelée de petits légumes, les hostilités débutèrent par d'émouvantes retrouvailles avec un des grands classiques de la maison, le velouté de châtaignes avec des lamelles de poularde, une quenelle  crémeuse de jus de volaille et de fines tranches de truffe blanche. Un plat superbe équilibré et sans reproche.


Le turbot sauvage à la cuisson impécable sur son lit de petit légumes servi avec une émulsion de raifort subtilement peu dosé pour donner un brin d'amertume sans écraser l'ensemble était également un très beau plat. ce début de repas a été accompagné par un Pernand Vergellesses de chez Rapet (estimable producteur) 2006, qui s'est avéré être une belle expression de Chardonnay.


Le repas s'est poursuivi par une déclinaison de cèpes: crus avec une infusion de jus de persil (un peu fade), le chapeau cuisiné (moyen) et surtout une mousse avec une chips (le plus réussi et franchement bon).

Puis vint le moment tant espéré du lièvre avec son râble , savoureux, rosé et sans reproche. Hélas la version "Royal Bunny" était franchement décevante: pas mauvaise certes (il s'agit de bons produits) mais sans génie (à des années-lumières de la délicieuse compotée de la rue Beethoven et sans le caractère un peu animal mais goûtu du  Bascou). Le Gevrey de Trapet était une très belle expression de la noblesse et de la suavité du pinot noir et boxait parfaitement avec les deux plats.

Le fromage était un Brie truffé irréprocable mais le dessert à base de marron était sans grand intérêt.


Au total, un repas gourmand qui vaut ses deux clochettes (sans plus) mais qui gagnerait surement à une refonte du décor et à un accueil un peu plus chaleureux ou complice (il est vrai que nous sommes  à cet égard, mal éduqués et donc terriblement exigeants). Les tarifs étant ceux d'un triple étoilé, il est en cas d'envie probablement préférable d'y faire une tentative au déjeuner.